La mort est son métier !
Si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous invite de toute urgence à lire le livre de Jonathan Littel, Les Bienveillantes qui vient d’obtenir le prix Goncourt. Ce livre est un chef d’œuvre. Ce livre raconte l’itinéraire d’un officier SS directement impliqué dans la machine d’extermination nazie pendant la seconde guerre mondiale. Tout au long du roman qui fait prés de 900 pages nous suivons les pérégrinations du " héros " en Ukraine, puis à Stalingrad, puis en Hongrie et enfin en Allemagne. Le tout, entrecoupé de " visites " à Auschwitz. La Shoah écrite du point de vue d’un bourreau ! Et quel bourreau ! Le protagoniste n’est pas un nazi sadique uniquement habité par des pulsions meurtrières. Au contraire, c’est un nazi raffiné, intellectualisant, mélomane et conscient de son action dans ce processus effroyable. Mais il s’agit aussi d’un nazi " critique ", non par rapport aux finalités meurtrières du régime qu’il approuve mais uniquement par rapport aux moyens mis en œuvre pour parvenir à ces fins revendiquées comme nécessaires. Cela donne des pages hallucinantes où le héros questionne le bien fondé de la marche pratique de la machine exterminatrice et de ce qui de son point de vue apparaît souvent comme un " gâchis ". De même, le " héros " ne conteste jamais le principe de l’extermination des juifs mais les violences gratuites et le " sadisme " qui entourent le fonctionnement de la machine de mort concentrationnaire. Comme si sans remettre en cause le principe de ces abattoirs il s’agissait seulement de les humaniser ! Or, il n’est pas question d’animaux mais d’êtres humains. Et cela n’effleure à aucun moment la " conscience " du " héros " par ce que pour lui les juifs ne sont plus des humains. C’est cette objectivation glaçante et cette absence d’empathie pour les juifs, les tziganes et les malades mentaux qui constituèrent le ressort psychologique déterminant du nazisme et permirent à des millions d’hommes et de femmes de se faire les complices objectifs de l’entreprise criminelle nazie. Dés lors, le " maximum " d’humanité que le " héros " nazi possède lui permet seulement d’accéder à la volonté d’un vieux juif d’être fusillé " proprement " et enterré " dignement " dans une tombe creusée avec une attention " particulière " pour permettre à son corps d’être " correctement " allongé dans la terre. Cette déshumanisation des victimes permet aux bourreaux de ne jamais avoir à se poser la question de leur responsabilité personnelle et individuelle dans un processus qui apparaît comme une chaîne ininterrompue de " nécessités " renforcées par la guerre sans merci qui oppose l’Allemagne Nazie à l’Union Soviétique. Mais le " héros " n’est pas seulement un porte-voix raffiné de la bonne conscience nazie aux prises au " choc des civilisations " qui l’opposerait aux juifs et aux soviétiques. Le " héros " a sa propre vie et ce livre raconte son histoire personnelle déréglée. L’histoire d’un amour incestueux impossible avec sa sœur doublé d’un matricide commis sous l’empire d’un état délirant et aussitôt refoulé. Dés lors, il importe peu que le héros soit homosexuel si ce n’est pour accentuer la schizophrénie entre sa détermination concrète et un régime qui représente la négation de celle-ci. Ce contraste entre une personnalité hyper subjectivée et sa place objective et impersonnelle dans la machine de mort du nazisme donne un relief et une épaisseur phénoménale à ce chef d’œuvre. Il y aurait mille autres raisons de lire Les Bienveillantes tant ce livre constitue un choc et une rencontre inoubliable avec chacun de ses lecteurs. Il est rassurant que de tels livres émergent à nouveau dans une littérature francophone jusque là encombrée d’imprimés indigestes et inconséquents consacrés à la joie de l’échangisme, au plaisir de la dégustation d‘une petite gorgée de bière, aux platitudes des voyages bcbg aux Etats-Unis ou autres fadaises de bien pensants pas si bienveillants finalement.