Vive les femmes!

Publié le par cherki

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Je vous invite à lire le dernier livre d’Elisabeth Badinter « Le conflit ». C’est un livre fort intéressant et nécessaire, un de ces livres que l’on est content d’avoir lu, que l’on relira fréquemment parce qu’il vous ouvre l’esprit. Comme son titre l’indique le livre traite de la difficile mais nécessaire conciliation entre les intérêts des femmes et leur désir de maternité. Fort bien documenté et fort bien écrit il se veut un long plaidoyer pour l’émancipation jamais atteinte des femmes. Il attire notre attention sur la menace qui plane de plus en plus sur les femmes en raison d’un discours « officiel » de plus en plus pesant sur l’idéal de la « bonne mère » sommé d’entretenir un rapport de très grande proximité avec son enfant. Cette somme d’injonctions concernerait la prétendue « nécessité » d’allaiter son enfant pendant une longue période, de rester perpétuellement à ses côtés au détriment de l’aspiration à mener de concert une carrière professionnelle réussie et à maintenir une relation équilibrée dans un couple menacé par la disparition du désir. Le livre comprend d’amples développements contre la nouvelle sainte alliance d’une pensée néo-réactionnaire recherchant dans le « naturalisme » une essence de la femme transformée en Mère. C’est la partie la plus polémique du livre. Elle est utile en ce qu’elle nous invite à ne pas prendre ces vessies pour des lanternes. Je dois cependant reconnaître que ce n’est pas la partie qui m’a le plus convaincu. Sauf sur un point, celui des souffrances psychiques indéniables qu’elle entraîne sur les femmes victimes de cette culpabilisation. En revanche, la partie la plus intéressante et la plus réjouissante concerne la manière dont les femmes résistent à cette idéologie réactionnaire : par la grève du ventre. Et l’auteur d’affirmer à juste titre que « les différentes expériences européennes montrent que ce sont les pays où le taux d’activité féminine est le plus haut qui affichent parallèlement les meilleurs taux de fertilité ». En d’autres termes que les femmes ne souhaitent pas abdiquer leur liberté pour avoir à se conformer aux stéréotypes d’une société patriarcale qui les assigneraient dans une fonction de seule génitrice docile et dévouée exclusivement à l’éducation de leurs enfants. Et de bien montrer que les pays où le modèle officiel dominant est celui de la mère au foyer sont aussi les pays où le taux de fécondité a le plus chuté, comme en Allemagne ou au Japon. Et l’auteur d’en tirer la conclusion suivante selon laquelle « pour que les femmes fassent un peu plus d’enfants, il faut qu’elles puissent les donner à garder dans des crèches de qualité, ouvertes toute la journée, et qu’elles-mêmes aient la possibilité de travailler à mi-temps ou de bénéficier d’horaires flexibles. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi que le partage du monde professionnel se double du partage des tâches familiales. Ce qui suppose non seulement des investissements publics importants, mais une réforme féministe en profondeur de la société, tant des politiques que des entreprises, et avant tout des hommes eux-mêmes ».

Le livre se termine sur une courte mais percutante analyse des raisons de la persistance d’un fort taux de fécondité des françaises qui avec 2,07 enfants par femme place notre pays en tête des pays européens. L’auteur bat en brèche une idée fausse selon laquelle cela serait dû à l’apport de l’immigration alors que ce dernier ne joue qu’une fonction très marginale qui disparaît dès la deuxième génération à raison de la convergence observée des taux de fécondité. Les causes réelles sont de deux aspects. Une cause idéologique qui remonte à très loin, dés le XVIème siècle où un consensus s’était dégagé dans la société française, un consensus auquel les hommes adhéraient également, où « le modèle idéal féminin était loin de s’épuiser dans la maternité ». A ces racines culturelles françaises profondes s’ajoute une politique familiale mieux adaptée que dans d’autres pays en ce qu’elle respecterait le pluralisme des comportements observés chez les femmes. Et de reprendre à son compte les trois facteurs d’explication relevés par François Heran, Directeur de l’INED : l’école maternelle, « un modèle conjugal souple et diversifié » où une majorité des enfants naissent désormais hors mariage dans une société qui l’accepte normalement et le fait que de plus en plus de femmes envisagent désormais une grossesse après quarante ans. Cette « exception française » n’empêche pas que la France soit « championne du monde » en matière de pratique contraceptive et conserve également un taux élevé d’avortements. Et l’auteur d’en tirer comme conséquence, tout en relevant les insuffisances de la politique familiale française, que la centralité du rôle de l’Etat « jugé coresponsable du bien-être et de l’éducation du nouveau venu » et qui a de ce fait « des devoirs envers la mère et l’enfant » est déterminant pour maintenir un fort taux de fécondité. Et, d’approuver pleinement la conclusion de l’auteur selon laquelle « Plus on allège le poids des responsabilités maternelles, plus on respecte les choix de la mère et de la femme, et plus celle-ci sera encline à tenter l’expérience, voire à la renouveler…En revanche, exiger de la mère qu’elle sacrifie la femme qui est en elle ne peut que retarder plus encore l’heure de la première maternité et même la décourager ».

Le livre d’Elisabeth Badinter est un livre utile pour toutes celles et tous ceux qui luttent pour la liberté de la femme, condition nécessaire de l’égalité entre les hommes et les femmes, qui luttent pour que la femme cesse d’être la « prolétaire » de l’homme et de la société, tout en permettant de continuer à assurer l’indispensable renouvellement des générations.

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