Sophistes !

Publié le par cherki

liberation-logoJe fais partie de la petite catégorie, en nombre, des personnes qui connaissent et apprécient l’œuvre de Larry Clark. Notamment Ken Park que je tiens pour un des films ayant le mieux abordé le mal-être et le mal vivre des adolescents américains au seuil de leur entrée dans le monde des adultes.

Aussi je me suis réjoui d’apprendre que la Ville de Paris avait décidé d’organiser via un de ses musées, le Musée d’Art Moderne, une exposition consacrée à quelques unes des photos prises par Larry Clark au cours de sa longue carrière.

Larry Clark est un artiste qui mérite de rencontrer un large public tant il sort des sentiers battus d’une production culturelle assez conformiste, même quand elle prend le masque d’une prétendue avant-garde. Je remercie donc Bertrand Delanoë et son adjoint, Christophe Girard,  de permettre aux institutions culturelles municipales d’avoir cette ouverture d’esprit artistique.

Pour autant, j’approuve leur décision en tant qu’élus responsables d’avoir réservé cette exposition aux seuls majeurs. Je n’y vois ni pruderie, ni prudence, mais simplement l’application responsable d’un principe qui doit guider toute politique publique et qui n’a rien à voir avec la censure : la protection des mineurs.

Aussi je trouve parfaitement déplacée, outrancière et irresponsable la polémique mesquine et méchante déclenchée à leur égard par le journal Libération.

Passe encore que ce journal ait choisi de consacrer sa Une et les quatre premières pages de son édition de ce jour à cette polémique. Il ne m’appartient en effet de décider de ce qui est plus ou moins important pour être traité en Une de ce journal. Pour ma part je trouve beaucoup plus inquiétant et beaucoup plus grave la terrible catastrophe écologique dont sont actuellement victimes des centaines de milliers de hongrois du fait des boues toxiques.

Passe encore le fait qu’à l’occasion de cette polémique Libération ait choisi de mettre en Une une photo aussi explicite escomptant sûrement bénéficier de l’adage selon lequel le cul fait bien vendre.

Par contre je ne saurai laisser passer l’argumentation de ce journal qui relève du plus pur sophisme et de la plus grande hypocrisie.

Ainsi au titre des sophismes ce premier argument évoqué par Laurent Joffrin : « Il s’agit d’une exposition artistique où personne n’est obligé de se rendre ». En quoi cet argument serait-il ou non suffisant pour écarter toute restriction ? Personne n’est obligé de se rendre dans un bar et pourtant la vente d’alcool est interdite aux mineurs pour leur propre protection. Personne n’est obligé de se rendre dans un tabac et pourtant la vente de tabac est interdite aux mineurs pour leur propre protection. Personne n’est obligé de se rendre dans un cinéma mais pourtant certains films sont interdits au moins de 16 ans. A chaque fois la mesure d’âge est liée à la nécessité de protéger les mineurs.

Deuxième argument invoqué par Laurent Joffrin : « On peut voir au cinéma ou à la télévision des scènes autrement violentes ou choquantes (combien de morts par jour qui inondent les programmes ?) ». Curieux raisonnement sur deux points. En premier lieu il revient à dire qu’au motif qu’on n’interdit pas le plus intolérable on doit accepter tout les reste. Deuxièmement, Bertrand Delanoë et Christophe Girard ne sont pas chargés à ma connaissance ni de l’édiction de la réglementation sur les programmes à la télé ou au cinéma ni de la diffusion de ceux-ci, ils ne sont en charge que de la politique de la Ville de Paris. Ils exercent donc leurs responsabilités dans le champ qui est le leur . Si Laurent Joffrin voulait être cohérent avec lui-même il devrait les féliciter d’avoir agi ainsi et inviter les autres institutions publiques ou privées à prendre exemple sur eux pour faire cesser au cinéma ou à la télévision les « scènes autrement violentes ou choquantes » pour reprendre les termes mêmes employés par l’éditorialiste.

Laurent Joffrin se complaît donc dans le sophisme.

Libération se complaît enfin dans une relative hypocrisie.

Gérard Lefort, un de ses journalistes, estime qu’il n’y a dans ces photos « pas de quoi fouetter un chat, ni d’ailleurs une chatte ». Alors, si c’est le cas pourquoi ne pas avoir mis en Une du journal une des photos d’un shoot ? Pourquoi s’être contenté d’avoir mis en Une cette photo ou un couple nu s’embrasse tandis que la femme tient dans la main le sexe de son compagnon ? Poser la question c’est y répondre. C’est tout simplement parce que Libération sait bien que cette photo qui pourrait dès lors être vue de ces mêmes enfants et de ces mêmes adolescents que justement Bertrand Delanoë et Christophe Girard voulait préserver. Parce qu’ils savait que cette photo choquerait profondément. Ont-ils eu peur de perdre des lecteurs ou des annonceurs ? Ou des deux ? Quel manque de courage ! Quel bel exemple d’hypocrisie et d’application de l’adage faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais.

Une fois que cette mousse médiatique se sera évaporée que retiendra-t-on ? L’essentiel ! Que Bertrand Delanoë et Christophe Girard et avec eux la Ville de Paris ont permis à un public adulte de découvrir voire de redécouvrir une partie de l’œuvre de ce très grand artiste engagé qu’est Larry Clark. Qu’ils ont su concilier audace culturelle et protection des mineurs. Deux principes qui ne s’opposent pas mais qui dans certains cas limites doivent être conciliés.

 

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