Notes de lectures

Publié le par cherki

 

Je souhaite vous recommander la lecture deux livres que je viens de terminer. Le premier s’intitule Retour à Reims de Didier Eribon. Il est publié aux éditions Fayard. Didier Eribon, actuellement professeur de sociologie à l’université d’Amiens, a longtemps orienté ses écrits autour de la condition homosexuelle. Très influencé par les travaux de Sartre, Bourdieu et surtout de Michel Foucault, dont il a rédigé une biographie, Didier Eribon a écrit plusieurs ouvrages sur l’identité sexuelle et sociale des homosexuels dont les plus connus sont Une morale du minoritaire, Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Réflexions sur la question gay. Le point de départ de Retour à Reims est la mort de son père qui le conduit à revisiter l’histoire de sa proche famille. Une famille ouvrière, de la banlieue de Reims, avec laquelle il avait rompu jeune pour pouvoir assumer son homosexualité et son ascension sociale. Ce livre contient de très belles pages évoquant l’histoire de sa proche famille, des espérances déçues et de la frustration de ces vies ouvrières où le destin social est inscrit dès la naissance. L’auteur évoque aussi la difficulté d’être un homosexuel dans une ville de province dans les années 60 et 70 et de la libération qu’a pu représenter sa venue dans la capitale. Il décrit la sociabilité du milieu gay et les possibilités paradoxales d’ascension sociale que la fréquentation de cette « subculture », comme il la qualifie lui-même, permit à cet enfant d’ouvriers sans réseau familial puissant. L’autre propos de ce livre est plus conceptuel. Il a trait à la réhabilitation de la question sociale, donc de la lutte des classes, comme question centrale de la pensée sociale et de l’action politique. Cette affirmation a d’autant plus de force qu’elle émane de quelqu’un qui a longtemps cru que la question essentielle était celle de l’identité des individus autour de leur sexualité. Sans renier ses combats passés pour la défense des gays et des lesbiennes, Didier Eribon élargit le champ de sa réflexion dans une perspective plus large. Par là il effectue un mouvement inverse de celui effectué par beaucoup d’intellectuels de la gauche française qui crurent et croient encore que les questions de « société » ont pris le pas sur la question sociale. Ce livre constitue une nouvelle étape dans un travail de réappropriation de la mémoire ouvrière et de l’actualité de la lutte des classes, un travail commencé par son précédent ouvrage intitulé D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française. Ce livre possède aussi une autre qualité, il réhabilite un ton polémique loin de la bienséance convenue d’une pensée dominante du même nom. Je vous invite à déguster comme je l’ai fait la tirade incendiaire contre Raymond Aron. Ce livre attachant pose aussi une question fondamentale, celle de l’unité de l’homme. Il s’agit d’un manifeste contre la conscience aliénée, contre la dissociation. Un livre attachant mais aussi un livre utile qui mérite pour toutes ces raisons d’être lu attentivement.


Le second ouvrage que je vous recommande est d’un tout autre genre. Son titre est « Le parfum d’Adam », son auteur est Jean-Christophe Rufin, actuel Ambassadeur de France au Sénégal et prix Goncourt en 2001 pour Rouge Brésil. Il s’agit en apparence d’un thriller, mais en apparence seulement. Car, si la forme, la composition et le style peuvent faire hâtivement penser à ces livres achetés en dernière minute dans les gares ou les aéroports en prévision de vacances paresseuses, son propos est au fond très politique, très sérieux. Ne souhaitant pas vous dévoiler l’intrigue afin de ne pas vous priver d’un des plaisirs de sa lecture, je dirai seulement qu’il constitue une charge très soutenue contre l’alliance potentielle de la pensée néoconservatrice et d’une critique radicale écologiste débouchant sur une vision néo malthusienne de l’avenir de l’humanité. Une vision où, faute de poser la question de l’inégalité des richesses, de l’inégalité des échanges produites par le capitalisme, on en vient à considérer que la principale menace posée à l’humanité est son développement démographique effréné et plus principalement celui posé par les pauvres. Et donc d’envisager des solutions radicales ayant pour but de diminuer drastiquement la population mondiale. Une vision où la préservation de la nature se fait contre l’homme qui non seulement n’occupe plus la place centrale mais devient pour le plus grand nombre d’entre eux la menace principale à la conservation de la planète. Une menace qu’il convient bien évidemment d’éliminer. On pourra trouver le propos abusivement caricatural, le genre voulu par l’auteur commande ces extrapolations. Pour autant l’interpellation qu’il effectue est de première importance et peut se résumer ainsi : l’écologie peut avoir un avenir progressiste ou réactionnaire cela dépend de son inscription ou non dans la matrice progressiste, celle commencée en occident avec Descartes. Et, même si tout adepte de la décroissance n’est pas un réactionnaire potentiel, même si tout intellectuel ou homme politique posant la question de la croissance de la population mondiale n’est pas un fasciste en puissance partisan inavoué de l’eugénisme, il n’en demeure pas moins que l’auteur nous invite à ne pas confondre les victimes et le coupable. Rien que pour cela Le Parfum d’Adam vaut largement d’être lu.

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