Lutte des classes !

Publié le par cherki

Parmi les nombreux livres lus cet été, j’aimerai vous entretenir de trois d’entre eux qui, pour des raisons diverses ont retenu mon attention.

 weather underground

Le premier est un très intéressant ouvrage de Dan Berger consacré au groupe radical américain Weather Underground. Publié aux éditions de l’échappée il s’intitule « Weather Underground – Histoire du plus célèbre groupe radical américain ».

L’histoire des Etats-Unis est profondément méconnue et, quand elle est étudiée, elle a du mal à s’extraire des stéréotypes que la pensée dominante fabrique dans le but de légitimer une certaine idéologie. Ce n’est que très récemment, grâce à la publication notamment des ouvrages d’Howard Zinn, qu’une nouvelle approche de cette histoire a pu être portée à la connaissance d’un plus large public dans notre pays. Une histoire populaire qui parle des conflits nombreux qui traversent sans cesse depuis sa création la société américaine. Une société produisant une très riche culture populaire, elle-même traversée par une volonté farouche de résistance et de contestation de la domination de la bourgeoisie blanche américaine.

Le livre de Dan Berger parle de la contestation dans les années 60 et 70 aux Etats-Unis et plus particulièrement celle d’une fraction très importante de la jeunesse scolarisée et des différentes minorités.

Contrairement aux idées reçues selon laquelle il y aurait eu deux périodes, une bonne faite d’angélisme et de luttes démocratiques généreuses et multiraciales pour les droits civiques dont la figure emblématique serait Martin Luther King et une mauvaise faite de radicalité minoritaire, de communautarisme et de violences urbaines dont les emblèmes seraient Malcom X et les Blacks Panthers, Dan Berger montre qu’il s’agit d’une évolution et d’une radicalisation liée à la poursuite de la guerre du Vietnam, à l’accroissement des contestations contre le fonctionnement inégalitaire de la société américaine et à la répression accrue de l’appareil policier américain.

En effet les années 60 sont traversées de deux contestations qui se nourriront simultanément pour aboutir progressivement à poser la question du fonctionnement de la société américaine dans son ensemble. Ces deux contestations sont le mouvement des droits civiques et l’opposition à la guerre du Vietnam.

On mesure mal encore la déflagration qu’a pu représenter la bataille antiraciste pour les droits civiques dans une société américaine profondément raciste et marquée par une idéologie au moins officieuse de la supériorité blanche.

On mesure mal encore la répression raciste et de classe dont on fait les frais ces centaines de milliers d’américaines et d’américains très courageux qui osaient remettre en cause la domination intérieure de la bourgeoisie blanche américaine et les fondements idéologiques de l’impérialisme américain.

Une répression dont le fer de lance fût la police et le FBI qui n’hésitèrent pas, comme dans les dictatures qu’ils soutenaient de part le monde, à torturer et à assassiner de sang froid des centaines d’opposants dans la quasi-totalité noirs, portoricains ou amérindiens.

Un establishement et un FBI obsédés par le développement d’une contestation qui remettait en cause les fondements de leur domination. D’ailleurs, à ce titre, Dan Berger fait justement remarquer que Martin Luther King fût assassiné parce qu’il était sorti de la simple problématique des droits civiques pour faire la jonction entre la question sociale, la question raciale et la lutte anti-impérialiste. Martin Luther King fût assassiné à Memphis parce qu’il dénonçait la guerre du Vietnam et parce qu’il avait prévu ce jour là d’aller soutenir la grève des éboueurs et de parler du lien entre le coût de la guerre au Vitenam et l’absence de politique sociale de l’Etat américain.

Dès lors, il n’y a pas de rupture entre le combat de Martin Luther King et celui de Malcom X mais simplement une radicalisation liée à la radicalisation de la répression de la bourgeoisie américaine.

De même, il est impossible de comprendre l’apparition des Blacks Panthers et de tous les mouvements de contestation des minorités sans remettre dans leur contexte la prise de conscience par de larges pans de la population de la réalité de la politique intérieure et extérieure américaine.

Ce livre traite du refus de l’apathie qui embrasa une partie importante de la jeunesse américaine et qui ébranla et effraya un establishement américain habitué à la passivité de celle-ci.

Bien évidemment le facteur déclencheur et fédérateur fût le refus d’une partie très importante des étudiants américains de la guerre du Vietnam.

Un refus qui donna lieu à une quinzaine d’années d’agitation dans les campus américains marquée par de très nombreuses grèves et la constitution d’un mouvement puissant, le Students for a Democratic Society (SDS) qui compta jusqu’à 100 000 membres.

D’un refus moral contre la guerre du Vietnam et d’un refus d’être incorporés comme GI, de très nombreux étudiants en vinrent à se poser la question des raisons qui avaient conduit leur pays à faire cette guerre et par là à remettre en cause la politique impérialiste américaine.

Cette radicalisation des mentalités de la partie la plus conscientisée des étudiants mobilisés se déroulait dans un contexte mondial d’émancipation des anciennes colonies et du combat pour l’émancipation des peuples du tiers-monde.

Ainsi, même aux Etats-Unis, Che Guevara fit écho au sentiment de révolte contre l’injustice qui animait une partie substantielle de la jeunesse américaine.

Le Weather Underground Organisation (WUO) est né dans ce contexte et est un produit de la radicalisation d’une fraction de cette jeunesse.

Le WUO émane de la tendance majoritaire du SDS qui fit le constat discutable de l’échec du SDS et de la nécessité de passer à la clandestinité pour mener des actions « révolutionnaires » sur le sol des Etats-Unis.

Un choix qui amena ce mouvement à se couper en partie du mouvement de masse antiguerre, un choix qui le conduit à une forme de sectarisme et l’entraîna dans une fuite en avant vers un avant gardisme ultra minoritaire.

D’un autre côté, l’histoire du WUO en dit beaucoup sur l’évolution des mentalités d’une majorité des étudiants américains.

Des étudiants majoritairement issus de la classe moyenne blanche et qui pourtant refusèrent le rôle dirigeant auquel ils étaient promis dans une société ségrégationniste.

Des étudiants dont beaucoup d’entre eux se posèrent la question du soutien à leurs frères de couleur engagés dans un combat dur pour faire radicalement évoluer la société américaine vers l’égalité réelle.

Cette interrogation était généreuse, elle était légitime, même si elle conduisit certains à se regrouper dans des organisations clandestines à fin de mener des coups d’éclat pour sensibiliser la grande masse de la population.

Notons à cet effet deux caractéristiques majeures du WUO.

Tout d’abord, même si il est contestable, il s’agit d’un passage réfléchi à la clandestinité effectué dans le but de soulager les militants radicaux noirs, portoricains et amérindiens d’une partie de la répression de l’appareil policier à leur encontre en obligeant ce dernier à concentrer des forces substantielles dans la traque du WUO.

Cette action eut une certaine efficacité.

En second lieu, le WUO ne commit jamais d’action causant la mort de personnes physiques s’en tenant exclusivement à des destructions de biens matériels. Cela le différencie grandement des Brigades Rouges et de la RAF.

Ce refus de la violence contre les personnes physiques eut son origine dans un événement tragique, l’explosion accidentelle le 6 mars 1970 à Greenwich Village d’une bombe qui causa la vie à trois militants du WUO.

Le WUO décida donc de s’en tenir à une tactique des seuls attentats contre les biens qu’il appelait propagande armée.

Parmi les actions les plus spectaculaires que le WUO accomplit durant 6 années citons l’attentat commis contre le Capitole le 28 février 1971 en réponse à l’invasion du Laos en 1970 par l’armée américaine, l’explosion d’une bombe au Pentagone le 19 mai 1972 qui causa une paralysie partielle du système informatique en réponse au bombardement massif du nord et du sud Vietnam par l’aviation américaine et au minage des ports et au bombardement des digues du Nord Vietnam et la destruction du siège de l’ITT à New-York le 28 septembre 1973 en réponse au soutien américain au coup d’Etat de Pinochet au Chili.

Ces actions s’inscrivaient dans un contexte de hausse de la violence contre les institutions en réponse à cette même violence des institutions. Ainsi pour la seule année 1970 on dénombra 330 actes de sabotage contre des bâtiments publics sur le territoire américain alors que le WUO n’en commit que 7 cette année.

Même si ce passage à la clandestinité isolait de fait le WUO de toute possibilité d’action de masse, il n’en exerçait pas moins une fascination certaine sur une partie importante de la jeunesse radicalisée et pouvait compter sur des soutiens qui lui permirent de tenir et d’accomplir dans la clandestinité cette « propagande armée ». Ces soutiens prenaient la forme d’aide financière, d’organisation de planques et de relais de leurs actions dans une presse alternative qui compta jusqu’à 200 publications et 6 millions de lecteurs.

Comme l’indiquèrent les membres du WUO dans leur manifeste Prairie Fire Committee Organisation : « Nous sommes une organisation politique anti impérialiste et non un simple groupe de hippies poseurs de bombes ».

La fin de la guerre du Vietnam en 1975 sonna la fin de la contestation massive et organisée de la jeunesse américaine, le mouvement anti-guerre ayant atteint son objectif.

Privé de son plus puissant ressort moral la gauche radicale américaine se trouve confrontée à un problème de débouché politique. D’autant plus que le Parti Démocrate, parti de l’establishement, avait joué un rôle décisif dans le déclenchement de la guerre du Vietnam sous Kennedy d’abord et surtout sous Johnson après.

Il faut insister sur l’impossible débouché politique électoral américain à cette période du fait de la capitulation idéologique des Démocrates qui est une des causes de la radicalisation et de la fuite en avant d’une partie du mouvement antiguerre et des minorités. C’est d’ailleurs une question récurrente qui est posée au mouvement social aux Etats-Unis et qui contribue à la fois à son extrême radicalité et aussi à son impuissance politique.

Quoiqu’il en soit, la fin de la guerre du Vietnam posait la question des perspectives nouvelles pour la gauche radicale américaine qui ne réussit pas à unifier ses différentes sensibilités et groupuscules.

L’échec de l’assemblée militante dite des « hard times » qui réunit, en1976, 2 000 militantes et militants de différentes sensibilités marqua la fin de la contestation radicale organisée dans les années 70.

Il en résulta la fin du WUO qui se disloqua et les militantes et les militants qui le composèrent sortirent de la clandestinité et beaucoup d’entre eux firent de la prison. Un des leurs, David Gilbert y est encore, injustement condamné à 75 ans de prison. D’ailleurs le livre de Dan Berger montre bien l’implacable répression qui s’abattit sur les militantes et les militants radicaux, surtout issus des minorités, condamnés à de très nombreuses peines de prison à l’issue de procès volontairement bâclés. Des condamnés qui sont en fait des prisonniers politiques comme Leonard Pelletier ou Mumia Abdul Jamal. Des Etats-Unis qui ont vu leur population carcérale être multipliée par 6 depuis 1970 pour atteindre le chiffre hallucinant de 2 186 230 millions d’incarcérés en 2009 sans compter les 4,8 millions de personnes sous surveillance judiciaire. Les Etats-Unis qui en 2009 représentaient 5% de la population mondiale mais 23,75% de la population carcérale mondiale et le premier pays en nombre de prisonniers et le plus fort taux d’incarcération avec 737 prisonniers pour 100 000 habitants.

Au final ce livre nous fait découvrir une face malheureusement occultée de l’histoire récente des Etats-Unis.

Ce livre nous réconcilie avec la jeunesse américaine, une jeunesse désintéressée, généreuse et engagée. Une jeunesse courageuse et je laisse le mot de la fin à une des militantes du WUO, Naomi Jaffe : « C’est le fait de croire que l’on va accomplir quelque chose de grand qui donne assez de courage pour prendre des risques. C’est l’espoir et non la haine qui donne du courage. »

 pancol

Le second ouvrage est celui de Katherine Pancol intitulé « Les yeux jaunes des crocodiles ». Il s’agit du premier livre d’une trilogie. Katherine Pancol est devenue une auteure à succès et chacun de ses livres sont des bestsellers. Il s’agit d’un petit phénomène de société français et c’est cela qui m’a conduit à lire son livre. Je ne vous le cacherai pas, j’ai été extrêmement déçu. C’est mal écrit, c’est rempli de poncifs réactionnaires et la lecture d’un livre de la collection Arlequin ou de Barbara Cartland me paraît moins inintéressante. Au moins, dans ce cas, on sait ce que l’on va trouver et puis c’est beaucoup mieux écrit. Le livre de Katherine Pancol raconte l’histoire d’une femme de 40 ans qui décide de surmonter sa midlifecrisis en larguant son mari. L’héroïne, dont j’ai oublié déjà le nom, est une femme courageuse habitant dans une banlieue du 92 et travaillant dur comme Cendrillon. Elle a deux filles, dont l’une rêve de devenir une fashion victime. Comme Cendrillon, elle a une méchante sœur qui lui proposera de gagner 50 000 euros en écrivant un livre qu’elle ne signera pas de son nom parlant de la vie d’une princesse au moyen âge. Ce livre deviendra un best seller et à la fin du roman la morale triomphera car la vérité éclatera enfin sur l’identité réelle de l’auteur de l’ouvrage. Entre temps on apprendra que le mari de l’héroïne est parti vivre avec une esthéticienne en Afrique où il s’est associé à des chinois cupides pour monter une usine d’élevage de crocodiles et qu’il finira par être dévoré par un de ces reptiles. On regrette d’ailleurs que les crocodiles n’aient pas mangé tous les personnages du livre nous épargnant ainsi une suite que personnellement je ne lirai pas. On apprend aussi que la mère de l’héroïne, mauvaise comme celle de Cendrillon, s’est remariée avec un chef d’entreprise qu’elle martyrise et qui se vengera en la plaquant pou sa secrétaire qui lui donnera un enfant. On apprend enfin que l’héroïne a une seule amie, sa voisine Shirley, qui fabrique des gâteux pour subsister, mais qui est en fait la fille naturelle et illégitime de la reine d’Angleterre, qu’il s’agit donc d’une couverture pour échapper aux paparazzis et aux maîtres chanteurs, et qu’elle possède une très belle maison sur l’île Moustique qui permettra à la fille de l’héroïne d’y faire la connaissance d’un voisin : Mick Jagger. Tout ça sous fond de thés pris au bord de la Piscine du Ritz, de soupers dans des restaurants chics à Deauville ou de gala de Charité à New-York. Bref c’est nul. Cela n’a pas le charme du journal de Bridget Jones qui était une divagation réussie sur certaines inquiétudes des femmes de la classe moyenne blanche américaine. C’est nul et affligeant et il est triste qu’un tel livre ait pu connaître un tel succès.

 Catherine Paris

Le dernier ouvrage que je vous recommande est à l’opposé du précédent. Il s’intitule : « Chroniques du purgatoire ». L’auteur, Catherine Paris, est une femme ayant passé la quarantaine. Catherine habite dans un HLM du 14ème arrondissement et élève seule sa petite fille. Catherine est au RSA et ce livre raconte son quotidien de galère. C’est une saisissante et bienvenue chronique de la précarité et de la nécessaire débrouille. C’est souvent grave et parfois très drôle comme ce long passage sur un stage d’orientation avec un coach. Ce n’est pas qu’une autobiographie car cet ouvrage contient des nombreuses réflexions sur des sujets aussi divers que le fonctionnement d’une section du PS, la lâcheté de certains hommes et de certaines femmes, le décalage qui existe entre les rêves de sortie d’adolescence et la confrontation avec la dureté de la vie sociale, l’évolution de notre société vers plus d’injustice et de précarité. Mais c’est un livre honnête où la colère n’est jamais facile ou convenue. D’ailleurs l’auteur n’est pas tendre avec elle-même et assume parfaitement ses choix dont celui fondamental de ne jamais renoncer à l’écriture et de ce fait de ne pas accepter n’importe quel travail. Catherine Paris est une journaliste et cela se sent dans sa capacité à la fois à synthétiser les thèmes qu’elle aborde et à agrémenter ceux-ci d’anecdotes bien senties. Une des forces de cet ouvrage, bien écrit, c’est qu’il n’est pas, et pour cause, en extériorité avec le sujet traité. Catherine Paris est une femme qui lutte et ne baisse jamais les bras. J’attends avec impatience son premier vrai roman car elle a le potentiel d’une romancière, c'est-à-dire d’une auteure qui a des choses à dire et à bien dire sous la forme si particulière et si magique du roman.

 

Publié dans J'ai lu...

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