Allocution de M. Pascal CHERKI, commémoration du 11 novembre 2009

Publié le par cherki

 

 

Mesdames et Messieurs les élus,

Monsieur le Président du Comité d’entente des Associations d’Anciens combattants et victimes de guerre,

Monsieur le Président du Souvenir français,

Messieurs les Présidents d’associations d’anciens combattants,

Madame, Messieurs les porte-drapeaux,

Mesdames et Messieurs les anciens combattants,

Mes chers concitoyens,

Chers collégiens,

 

 

Un grand ancien disait que « La guerre de 1914-1918 a été de part et d’autre une guerre impérialiste, c’est-à-dire une guerre de conquête, de pillage, de brigandage, une guerre pour le partage du monde, pour la distribution des colonies, des « zones d’influence » du capital financier »

Une guerre impérialiste produit de la volonté déréglée des nations d’Europe et pour deux des principales d’entre elles, la France et l’Allemagne, où sur les décombres de leur précédent conflit de 1870 l’immense faute avait été commise d’amputer le vaincu d’une partie de son territoire national, l’Alsace et la Lorraine, suscitant en retour une irrépressible volonté de revanche.

Une guerre impérialiste apogée d’une compétition où la France et l’Angleterre prétendaient principalement se partager l’Afrique et l’Asie et devaient faire face à la volonté du jeune Reich Allemand de participer au festin colonial et son eldorado de matières premières et de débouchés assurés pour sa production manufacturière.

Une guerre impérialiste apogée d’une rivalité économique où les produits allemands se déversaient dans une Europe dominée par le libre-échange au grand dam de la France et de l’Angleterre bousculées par cette nouvelle vitalité industrielle.

Une guerre impérialiste apogée d’une volonté de puissance d’une Allemagne pour la première fois unifiée sous la houlette du militarisme prussien qui commençait à regarder vers l’est à la recherche d’un nouvel espace vital.

Ces compétitions encouragées par les trusts et les cartels, appelées de leurs vœux par les marchands de canons, entraînèrent une marche inexorable à la guerre que les libelles des bellicistes prévoyaient fraîche et joyeuse.

Dès lors l’aberrante, l’épouvantable dynamique de la confrontation se mit en place.

Les régulations européennes volèrent en éclat pour être remplacées par la mécanique des alliances parcellaires et des blocs.

La triple entente conclue entre la France, l’Angleterre et la Russie fit face à l’alliance entre le Reich allemand et l’empire austro-hongrois.

Une période nouvelle d’intense course aux armements plus meurtriers les uns que les autres en raison des possibilités nouvelles offertes par le développement industriel vit le jour.

Progressivement le clairon remplaça la raison et dans bon nombre de pays la durée du service militaire fût allongée pour être portée par exemple en France en 1913 à 3 ans.

Rien en semblait devoir ou pouvoir arrêter cette marche guerrière dans une Europe prise d’une folie suicidaire, rien si ce n’est la volonté obstinée de quelques dirigeants du mouvement ouvrier dont le plus lucide et le plus courageux d’entre eux fut le grand, l’immense Jaurès.

L’assassinat en plein cœur de Paris de cet infatigable et déterminé combattant de la paix, l’assassinat de Jaurès fût le prélude à la tragique capitulation des organisations ouvrières dont les responsables, par une faiblesse coupable, basculèrent le moment venu dans le chauvinisme et le nationalisme, que d’aucun baptisèrent patriotisme, reléguant aux oripeaux de l’histoire les professions de foi pacifistes tant de fois réitérées finalement en vain.

Le reste vous le connaissez, nous le connaissons malheureusement, ce fût cette horrible, cette effroyable guerre qui dégénéra en une immense boucherie.

Une boucherie où des millions d’hommes, contre leur gré, furent entraînés dans de sanglants et inutiles combats.

Des millions d’hommes transis de froid ou étouffés par une atroce chaleur dans leurs tranchées de misère, montant désespérément la peur au ventre armés d’un courage admirable pour se faire faucher par la mitraille, les gaz de combat pour la conquête dérisoire de quelques centaines de mètres aussitôt inévitablement repris.

Des batailles folles vouées à devenir d’immenses charniers semant dans toute l’Europe ses cadavres et ses croix blanches dans ces cimetières sans fin.

1915, L’échec du débarquement à Gallipoli dans l’empire ottoman fit 145 000 morts dans les rangs alliés.

1915, l’armée Russe avait perdu près de 2 000 000 millions de ses soldats.

1916, 650 000 soldats alliés et 580 000 soldats allemands furent tués, blessés ou disparus au combat dans la bataille de la Somme.

1916, 700 000 soldats français et allemands périrent au combat pour la conquête démentielle d’une colline de la Meuse à Verdun.

1917, 270 000 soldats français trouvèrent la mort dans l’absurde bataille du Chemin des Dames.

Epuisés et démoralisés par cette guerre sans fin 40 000 soldats se mutinèrent en refusant simplement de sortir de leurs tranchées pour partir à l’abattoir vers des sentiers d’une soi disante gloire qu’il n’avait pas réclamée, 629 d’entre eux furent condamnés à mort et 75 d’entre ces braves, dont le seul crime était de ne plus mourir inutilement, furent fusillés pour un exemple qui disait bien mal son nom.

Dans cette compétition de la mort et de la barbarie l’Europe expérimenta son premier génocide quand les militaires et les dirigeants turcs massacrèrent entre avril 1915 et juillet 1916 entre 800 000 et 1 250 000 arméniens pour la seule raison qu’ils étaient arméniens.

Et quand finalement en 1918 l’Allemagne capitula les peuples d’Europe recueillirent le legs sanglant de cette incroyable tuerie qui fit au total 9 millions de morts et 8 millions d’invalides dont une immense majorité de gueules cassés, de gazés et d’amputés.

Partout en Europe des parents, des femmes et des enfants pleurèrent en nombre leurs fils, leur mari ou leur père disparus.

Notre pays, notre beau pays de France paya lui aussi un très lourd tribut à cette première guerre mondiale.

1 400 000 de ses fils n’en revinrent pas.

1 400 000 dont tant de leurs noms ornent tristement nos villes et nos villages gravés pour l’éternité sur la pierre de nos monuments aux morts.

Il ne reste plus de survivants de cette guerre.

Le dernier des poilus nous a quitté récemment dans un paisible sommeil de centenaire.

Et pourtant nous devons inlassablement nous souvenir de leur sacrifice.

Nous leur devons cela à eux qui moururent en notre nom, héros anonymes d’une des plus terribles pages de notre longue histoire humaine.

Ils moururent innocents en ayant parfois souvent tués d’autres innocents qui sans cette guerre seraient peut-être devenus leurs amis dans une Europe qui méritait pourtant et qui mérite toujours d’être fraternelle.

Je voudrais maintenant terminer  mon propos en me tournant vers les représentants de la jeune génération de notre arrondissement présente ce 11 novembre pour nous accompagner dans ce moment de recueillement.

Je voudrais d’abord remercier leurs enseignants d’avoir contribué à cette commémoration intergénérationnelle et fraternelle.

Les remercier pour le devoir de mémoire indispensable qu’ils contribuent à perpétuer dans l’exercice de leur magistère.

Chers jeunes citoyennes et jeunes citoyens de notre 14ème arrondissement.

Alors que nous nous recueillons en mémoire de nos aïeux tombés au commencement du siècle dernier nous devons cependant nous tourner vers l’avenir.

Alors que se déroulent les commémorations de la chute du mur de Berlin, lointain écho d’un des héritages de ce premier conflit mondial, nous devons croire en cette Europe fraternelle que nous devons chérir mais aussi bâtir dans la lucidité et dans la détermination.

Bâtir cette Europe fraternelle dans le rapprochement perpétuel de tous les peuples qui la composent et en premier lieu avec nos frères allemands.

Bâtir cette Europe et ne jamais la laisser être défigurée par l’appétit des puissances économiques et des oligarchies.

Bâtir cette Europe où chacune et chacun puisse y trouver sa place et son utilité, par un travail et un salaire décent, assuré d’être soigné en cas de maladie, rassuré de voir ses enfants bien éduqués et instruits, garanti de pouvoir disposer d’une retraite digne après une vie de labeur.

Une Europe où la concurrence entre les peuples et leurs systèmes sociaux cédera enfin la place à l’émulation et la coopération.

Une Europe où la culture ne sera plus un luxe mais un langage commun entre tous et où l’étranger fuyant la misère ou la menace pour sa conscience pourra être accueilli,

Une Europe où l’identité nationale ne sera plus un étendard brandi par des gouvernants dépassés par leur propre incurie mais deviendra un élément apaisé contribuant à l’enrichissement puis au dépassement de nos différences.

Une Europe tournée vers le monde et désireuse d’exporter ses médecins, ses artistes, ses savants, sa jeunesse et non ses soldats dans des guerres inutiles comme en Afghanistan.

Mesdames, Messieurs, chers jeunes, nous devons bâtir cette Europe, nous nous le devons et nous le devons aussi en mémoire de tous ces hommes tombés au combat lors de cette première guerre mondiale,

Il n’est pas de plus belle manière d’honorer leur mémoire que de nous construire un avenir auquel ils n’auront malheureusement jamais pu goûter.

Vive la République, vive la France, vive l’Europe fraternelle et vive la paix !

 

 

Publié dans Action municipale

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