Moi, de gauche et socialiste !

Publié le par cherki

En un sens il faut remercier Bertrand Delanoë d’avoir décidé d’aborder le congrès en ne délaissant pas la question de l’analyse politique et de l’orientation. Son livre nous change des pensums narcissiques et autosatisafaits dont nous gratifient habituellement les dirigeants politiques. Non pas que son livre,  « de l’audace ! » ne soit totalement exclu de ces défauts mais il n’est pas que cela. Dans son livre Bertrand Delanoë nous expose sa vision de la société et de la gauche. C’est de cela dont je veux parler maintenant. Bertrand Delanoë a une vision construite de la politique. Sa matrice idéologique n’est pas nouvelle, elle est même extrêmement datée, c’est une synthèse de la pensée républicaine bourgeoise et de la pensée d’une partie de la gauche américaine des années 70 et 80. A la pensée républicaine bourgeoise, Bertrand Delanoë emprunte le rejet de la lutte des classes même comme principe d’organisation collective du monde salarié nécessaire à l’établissement d’un rapport de forces préalable à la passation de tout compromis avec le patronat et la bourgeoisie. Pour Bertrand Delanoë la société est composée d’un agrégat d’individus dont il conviendrait d‘approfondir et de garantir les libertés. Et, pour que cet agrégat fonctionne, il faut un principe régulateur qu’il trouve en l’Etat dont le fonctionnement est assuré par la perception d’un impôt. Rien de neuf sous le soleil, il s’agit de la reprise de théories éculées du XIXème siècle que la pensée socialiste avait depuis longtemps dépassée même parmi ses dirigeants les plus réformistes tel que Léon Blum. Cette pensée n’est pas celle du mouvement socialiste. Non pas que nous la rejetions mais tout simplement parce que nous l’avons depuis longtemps dépassée. Le libéralisme fût une étape progressiste de l’histoire de l’humanité en ce qu’elle permit de construire les fondements théoriques et juridiques nécessaires au dépassement de l’ordre féodal et du principe monarchique. Mais depuis l’apparition du mouvement socialiste et de ses divers courants, cette question est derrière nous. Dès lors vouloir y revenir est profondément réactionnaire au sens étymologique du terme réactionnaire. Le deuxième apport qui féconde la pensée de Bertrand Delanoë est celui d’une partie de la gauche américaine des années 70 et 80 dont la figure la plus aboutie fût John Rawls et sa « Théorie de la justice ». Dans cette période la gauche américaine fût confrontée à un dilemme celui de justifier les politiques dites de discrimination positive. Le problème principal que posent ces politiques c’est qu’elles heurtent de plein front le principe d’égalité dont se réclame toute philosophie libérale ou socialiste. Or, bien qu’elle ne les ai pas directement souhaitées, la gauche américaine a du faire face à ces politiques qui s’attachait à ne résoudre la question des inégalités que pour une partie des populations discriminées et non pour la totalité d’entre elles. Du coup, elle a du bricoler une théorie qui permette de ne pas se couper de la fraction la plus insérée des minorités. Ce fût l’objet de la théorie de John Rawls qui permit de donner une assise théorique à la justification de ces politiques et de les rendre compatible avec la philosophie utilitariste qui imprègne l’univers philosophique anglo saxon. La théorie de la justice consiste à substituer à un principe juridique fort, l’égalité, un principe éthique, plus faible car moins définissable, celui de justice. La théorie de la justice revient à déterminer dans une société, dont on accepte comme intangible qu’elle soit organisée sur un principe inégalitaire, celles des injustices que l’on souhaite combattre et résoudre. C’est une théorie de la gestion de la pénurie de l’égalité. Bertrand Delanoë reprend à son compte cette théorie quand il affirme en page 37 de son livre « Je préfère la notion de justice à la notion d’égalité ». Cette démarche n’est pas nouvelle dans la gauche française qui a toujours comporté en son sein un courant qui souhaitait la transposition dans le champ politique français de ces concepts propres à la vie politique américaine. Ce courant de pensée fût toujours heureusement minoritaire tant il heurtait de plein fouet la tradition républicaine et socialiste attachée au principe d’égalité. D’ailleurs ce débat ne fût pas propre à la France et il opposa l’ensemble de la sociale démocratie européenne à la gauche américaine. Ce qui est paradoxal dans la démarche de Bertrand Delanoë c’est qu’il souhaite la réintroduire au moment même où la gauche américaine commence à se demander comment sortir de ce qui fût pour elle un piège. Les politiques de discriminations positives ont certes permis l’émergence des Colin Powell, Condoleezza Rice ou de Barack Obama mais elles n’ont pas empêché en revanche qu’il y ait aujourd’hui, par exemple à Manathan, plus de noirs en prison qu’inscrits à l’université. Celui qui en revanche s’en fait aujourd’hui l’apologue n’est autre que Nicolas Sarkozy dont une des expressions les plus caricaturales se trouvent dans le plan banlieue de sa Secrétaire d’Etat, Fadela Amara. Ce rapprochement idéologique entre Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy n’est pas sans surprendre et sans inquiéter. Enfin, je serais incomplet si je ne mentionnais pas le dernier apport à la pensée de Bertrand Delanoë. Je veux parler de la vision blairiste de l’économie. La définition que donne Bertrand Delanoë de l’économie en page 42 de son livre selon laquelle : « L’économie n’est pas de gauche ou de droite. L’économie est. » n’est pas sans rappeler la tonitruante définition de Tony Blair selon laquelle une politique économique ne serait ni de gauche ni de droite mais elle serait simplement efficace ou non.

Je peux paraître dur avec Bertrand Delanoë. Tel n’est pas mon propos qui ne comporte aucune attaque personnelle. Je côtoie quotidiennement Bertrand Delanoë depuis plus de sept années en ayant le plaisir de contribuer, sous son autorité, à la mise en œuvre de la politique municipale parisienne. Je connais bien l’homme et ses très grandes qualités politiques que je respecte profondément. Mais, puisque Bertrand Delanoë aspire à exercer d’autres fonctions et que pour ce faire il a choisi d’exposer sa vision politique du moment, je considère qu’il est de ma liberté et de ma responsabilité de dirigeant socialiste de dire, sans fard ni faux semblants, ce qu’elle m’inspire à cette étape du débat.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article